# Les cases créoles : histoire, architecture et évolution d’un habitat emblématiqueL’architecture créole représente bien plus qu’un simple mode de construction : elle incarne l’âme d’un peuple, le reflet d’un métissage culturel unique et l’expression d’une adaptation remarquable aux contraintes climatiques tropicales. Des cirques de La Réunion aux mornes de Martinique, ces habitations traditionnelles en bois sculptent depuis des siècles le paysage des territoires insulaires français. Leur silhouette caractéristique, avec leurs toitures à forte pente et leurs varangues ombragées, témoigne d’un savoir-faire artisanal transmis de génération en génération. Aujourd’hui menacé par la modernisation et les pressions foncières, ce patrimoine architectural fait l’objet d’une prise de conscience collective et de mesures de préservation qui visent à sauvegarder cette identité bâtie si singulière.
Genèse et origines de l’habitat créole dans les territoires insulaires français
La naissance de l’habitat créole s’inscrit dans un contexte historique complexe, marqué par la colonisation et les échanges culturels entre différents continents. Cette architecture métissée puise ses racines dans une multiplicité d’influences qui se sont progressivement fondues pour créer un style authentiquement local.
L’influence architecturale des colons européens au XVIIe siècle
Dès l’arrivée des premiers colons français à La Réunion en 1665 et aux Antilles quelques décennies plus tôt, les modèles architecturaux européens ont commencé à s’implanter dans ces territoires lointains. Les premières constructions s’inspiraient directement des habitations rurales françaises, avec leur plan rectangulaire et leur distribution intérieure symétrique. Cependant, ces modèles importés se sont rapidement révélés inadaptés au climat tropical, caractérisé par de fortes pluies, une humidité constante et des cyclones dévastateurs. Les colons ont dû repenser leur approche constructive, tout en conservant certains principes structurels comme la toiture à quatre pans fortement inclinés. Cette période d’expérimentation a jeté les bases d’une architecture vernaculaire qui allait progressivement s’émanciper de ses origines métropolitaines.
L’adaptation des techniques constructives africaines et caribéennes
Parallèlement à l’influence européenne, les populations d’origine africaine et malgache, amenées dans ces îles dans le contexte tragique de l’esclavage, ont apporté leurs propres savoirs constructifs. Ces techniques ancestrales, parfaitement adaptées aux climats chauds et humides, ont considérablement enrichi l’architecture locale. L’utilisation du torchis, mélange de terre grasse, de bouse de vache et de fibres végétales, témoigne de cet héritage africain. Les populations caribéennes avaient également développé des modes d’habitation ingénieux, comme les carbets à structure légère recouverts de feuilles de latanier ou de palmiste. Cette fusion de savoir-faire a permis l’émergence d’une architecture créole authentique, résultat d’un métissage constructif unique dans l’histoire architecturale mondiale.
Les premières cases en bois de gaulette à la réunion et aux antilles
Les premières véritables cases créoles étaient construites selon la technique dite « en gaulettes », qui constituait le modèle de base de l’habitat populaire jusqu’au milieu du XXe siècle. Cette méthode consistait à assembler des branchages de ti-baumes tressés, créant une armature végétale qui était ensuite enduite d’un épais torchis. Les gaulettes étaient fichées verticalement dans le sol et reliées horizontalement par des lianes et des rameaux, formant un clayonnage réseau. Une fois sec, ce remplissage formait une paroi à la fois isolante, économique et relativement résistante aux intempéries. Ces premières cases en gaulettes, souvent couvertes de feuilles de canne, de vétiver ou de paille de latanier, présentaient un plan très simple : deux pièces en enfilade, une salle commune et une chambre, parfois complétées par une cuisine extérieure abritée sous un appentis.
Ce type d’architecture de cueillette, directement lié aux ressources disponibles dans l’environnement immédiat, a dominé les paysages ruraux de La Réunion, de la Martinique ou de la Guadeloupe jusqu’aux années 1950-1960. Fragiles, facilement démontables ou reconstruites après un cyclone, ces cases reflétaient aussi la précarité sociale de leurs occupants. Si rares sont les exemples encore visibles aujourd’hui, on peut en découvrir quelques reconstitutions dans des sites patrimoniaux comme la Savane des Esclaves en Martinique ou certains îlets reculés de Mafate à La Réunion.
Le rôle des affranchis et petits propriétaires dans la diffusion du modèle
Après l’abolition de l’esclavage en 1848, une nouvelle catégorie sociale joue un rôle décisif dans la diffusion de la case créole : les affranchis devenus petits propriétaires. Accédant progressivement à la terre, ils construisent leurs propres habitations en réinterprétant les modèles vernaculaires hérités des plantations. La case n’est plus seulement le logement imposé de l’esclave ou de l’ouvrier agricole, elle devient un bien transmis, un marqueur d’indépendance et de réussite sociale.
Dans les campagnes martiniquaises, guadeloupéennes ou réunionnaises, chaque nouveau propriétaire adapte la case à ses moyens et à ses besoins : on ajoute une pièce pour accueillir un enfant, on prolonge la toiture pour créer un auvent, puis une varangue, on remplace peu à peu les gaulettes par des planches en bois pays. Ce processus d’auto-construction progressive fait de la case créole un habitat évolutif par essence. Comme l’ont montré plusieurs enquêtes ethnographiques, la maison « grandit » avec la famille et avec l’aisance économique, tout en conservant sa trame initiale.
Ce sont également ces petits propriétaires, artisans, cultivateurs ou commerçants, qui vont introduire plus largement certains éléments décoratifs comme les lambrequins, les garde-corps ajourés ou les jalousies. En « pomponnant » leur façade côté rue, ils affirment une identité sociale tout en contribuant à la diffusion visuelle du modèle dans les bourgs et les faubourgs. Sans cette appropriation populaire, la case créole serait sans doute restée cantonnée aux domaines sucriers ou aux habitations-sucreries.
Caractéristiques architecturales et techniques constructives traditionnelles
Si les cases créoles présentent des variations selon les îles et les époques, elles reposent sur un socle commun de principes architecturaux. Ceux-ci répondent à trois enjeux majeurs : le confort dans un climat tropical humide, la résistance aux cyclones et l’économie de moyens. En observant une case créole traditionnelle, on perçoit très vite que rien n’est laissé au hasard : orientation, proportion des ouvertures, choix des matériaux et détails ornementaux participent à un même objectif d’adaptation bioclimatique.
La varangue comme espace de transition thermique et sociale
Élément emblématique de l’architecture créole, la varangue n’est pas qu’une simple terrasse couverte. Elle joue un rôle clé d’espace de transition thermique entre l’extérieur et l’intérieur de la maison. Placée en façade, généralement orientée en fonction des alizés pour capter la brise tout en se protégeant du soleil le plus violent, elle agit comme un tampon climatique. On y profite de l’ombre et de la ventilation naturelle, limitant ainsi le besoin d’ouvrir en grand les pièces internes en pleine journée.
Mais la varangue est aussi, et peut-être surtout, un espace de sociabilité. C’est là que l’on reçoit les visiteurs, que l’on s’attarde en fin de journée, que l’on tresse, que l’on discute avec le voisinage. En quelque sorte, elle tient à la fois du salon, du perron et de la place publique. Dans certains grands domaines de La Réunion ou des Antilles, les maisons de maîtres disposent même de plusieurs varangues (avant, arrière, latérales, parfois à l’étage) qui structurent entièrement la vie domestique. Vous l’aurez compris : parler de varangue, c’est parler autant de confort thermique que de culture créole.
La charpente en bois pays : essences endémiques et assemblages à tenons-mortaises
Au cœur de la case créole se trouve une charpente fine mais ingénieuse, héritière à la fois des savoir-faire navals et des techniques de charpenterie traditionnelles européennes. Les « bois pays » – tamarin des Hauts à La Réunion, acajou, courbaril, poirier pays, laurier montagne aux Antilles – sont sélectionnés pour leur résistance mécanique, leur durabilité naturelle et, parfois, leur parfum ou leur veinage décoratif. Ces essences, souvent prélevées à proximité, ancrent littéralement la maison dans son territoire.
Les pièces de bois sont reliées par des assemblages à tenons-mortaises, parfois renforcés par des chevilles en bois plutôt que par des clous métalliques. Cette technique, inspirée de la charpente marine, offre une grande souplesse à l’ouvrage : en cas de vent violent ou de secousse cyclonique, la structure « travaille » sans rompre, un peu comme le ferait un navire sur une mer agitée. On est loin de la rigidité des constructions en béton armé, mais cette élasticité contribue justement à la résilience de l’habitat créole.
Le lambrequin créole et les ornementations en bois découpé
Autre signature incontestable de la case créole : les lambrequins. Ces frises de bois découpé, courant sous l’égout du toit ou le long des varangues, ont d’abord une fonction très pratique. Leurs découpes en pointe guident les gouttes de pluie vers le bas, comme de petites gouttières naturelles, et évitent ainsi les ruissellements disgracieux sur les façades. Plantés au pied des toits, des buissons ou bordures végétales absorbent ensuite ces eaux, limitant les éclaboussures.
Avec le temps, le lambrequin créole s’est enrichi de motifs floraux, géométriques ou symboliques, devenant un véritable langage décoratif. Chaque charpentier, chaque propriétaire y exprime son goût, son statut, sa créativité. Certains modèles, inspirés du style néoclassique ou victorien, intègrent des losanges, rosaces, cœurs ou palmettes. D’autres puisent dans l’imaginaire indien ou malgache. Cette dentelle de bois ajouré, aujourd’hui parfois remplacée par de la tôle découpée, concentre à elle seule une part de l’art de vivre créole : élégance, fantaisie et ingéniosité technique mêlées.
La toiture en bardeaux de bois ou en tôle ondulée galvanisée
La toiture est sans doute l’élément le plus sollicité de la case créole. Pour faire face aux pluies diluviennes et aux vents cycloniques, elle adopte généralement une pente forte, souvent supérieure à 35 ou 40°, permettant un écoulement rapide de l’eau. À La Réunion comme aux Antilles, les couvertures anciennes en bardeaux de bois – fines lattes de tamarin, de cyprès ou d’essences locales, posées en recouvrement – offraient une excellente étanchéité et une surprenante longévité, à condition d’être taillées dans le respect des fibres du bois.
À partir du milieu du XXe siècle, la tôle ondulée galvanisée s’impose progressivement comme matériau de couverture. Plus légère à transporter, plus rapide à poser, elle séduit aussi par son coût et sa durabilité apparente. Mais elle modifie profondément le comportement thermique de la maison : mal isolée, la tôle surchauffe en journée, rendant la varangue et les combles difficilement habitables. Aujourd’hui, nombre de projets de réhabilitation de cases créoles cherchent à concilier ces deux mondes : conserver la silhouette traditionnelle tout en améliorant le confort par l’ajout de sous-toitures ventilées, de bardeaux reconstitués ou de panneaux isolants biosourcés.
Les soubassements sur pilotis et la ventilation naturelle par le vide sanitaire
Enfin, un détail structurel souvent discret mais essentiel distingue l’habitat créole traditionnel : le traitement du contact avec le sol. Dans de nombreuses régions humides ou sujettes aux ruissellements, les cases sont élevées sur un léger soubassement en maçonnerie ou sur pilotis. Ce décrochement permet de protéger les parois en bois des remontées d’humidité, des insectes xylophages et des inondations ponctuelles.
Entre ce soubassement et le plancher en bois se crée un vide sanitaire ventilé, véritable plénum naturel qui favorise la circulation d’air sous la maison. En limitant les échanges thermiques avec un sol souvent chaud et mouillé, ce dispositif améliore sensiblement le confort intérieur. On pourrait le comparer à un hamac suspendu au-dessus d’un sol brûlant : la case respire, évacue l’humidité et se tempère naturellement. Dans les Hauts de La Réunion ou sur les mornes antillais, cette surélévation permet aussi de compenser les fortes pentes et de stabiliser l’ouvrage.
Typologie régionale des cases créoles dans l’océan indien et les caraïbes
Parler de « case créole » au singulier serait pourtant réducteur. De l’océan Indien aux Caraïbes, chaque territoire a développé sa propre déclinaison de cet habitat, en fonction de son climat, de son histoire coloniale, de ses ressources forestières ou encore de ses normes urbaines. C’est cette diversité régionale qui fait aujourd’hui la richesse de l’architecture créole et nourrit l’intérêt croissant des chercheurs, architectes et amoureux du patrimoine.
La case créole réunionnaise des hauts versus celle du littoral
À La Réunion, la différence entre les cases des « Bas » (littoral) et celles des « Hauts » (zones d’altitude) est particulièrement marquée. Sur le littoral, où règnent chaleur et humidité, les cases privilégient la ventilation croisée : varangues généreuses, grandes baies, ouvertures équipées de jalousies ou de persiennes. Les toitures sont souvent couvertes de tôle, parfois complétées de combles ventilés. Les jardins créoles y sont luxuriants, mêlant arbres fruitiers, plantes médicinales et fleurs ornementales dans un apparent désordre très maîtrisé.
Dans les Hauts, en revanche, où les nuits sont fraîches et les pluies fréquentes, les cases se ferment davantage sur elles-mêmes. On observe des volumes plus compacts, des varangues parfois vitrées ou partiellement cloisonnées, et une attention particulière à l’isolation des parois. Les bardages en bardeaux de tamarin, les toitures en bardeaux de bois et les planchers surélevés sur pierres sèches prélevées sur place témoignent d’une adaptation fine aux conditions montagnardes. Des villages comme Hell-Bourg ou l’Entre-Deux offrent aujourd’hui de magnifiques exemples de cette dualité littoral/hauts au sein du même territoire.
Les maisons coloniales en bois de martinique et guadeloupe
En Martinique et en Guadeloupe, la typologie des cases créoles s’est fortement structurée autour de la logique de l’habitation-sucrerie. À côté des rangées de cases-nègres destinées aux travailleurs, les maisons de maîtres ont développé un langage architectural spécifique : grands corps de logis en bois ou en maçonnerie, galerie périphérique, toiture à quatre pans couverte de tuiles ou de tôles, parfois complétée par des lucarnes et des combles habités. Les façades, tournées vers les alizés, combinent portes-fenêtres, persiennes et garde-corps en bois tourné ou découpé.
Dans les bourgs comme Saint-Pierre (Martinique) ou Pointe-à-Pitre (Guadeloupe), ce modèle colonial a été adapté à des parcelles plus étroites. On voit alors apparaître des maisons de ville à étage, dotées de balcons filants et de galeries couvertes, parfois en avancée au-dessus du trottoir. Les lambrequins, jalousies et cours intérieures plantées assurent un confort climatique tout en donnant à ces quartiers historiques une identité visuelle très forte. La réhabilitation de ces maisons coloniales, souvent engagée par les collectivités depuis les années 2000, vise à concilier conservation patrimoniale et exigences d’un habitat contemporain.
L’architecture vernaculaire guyanaise en bordure du fleuve maroni
En Guyane, l’architecture créole se mêle aux traditions amérindiennes, bushinenguées et marronnes, en particulier le long du fleuve Maroni. Les maisons sur pilotis, largement développées dans les zones inondables, illustrent une adaptation poussée aux crues saisonnières et aux sols marécageux. La structure en bois, posée sur des pieux ou des pilotis, permet de surélever les espaces de vie, tandis que des passerelles en planches relient les habitations entre elles.
Les façades y sont souvent plus dépouillées que dans les îles, mais les principes restent similaires : ventilation naturelle, protection solaire, usage de bois locaux (angélique, wacapou, grignon blanc, etc.). Sur les rives du Maroni, les galeries couvertes, ouvertes vers le fleuve, tiennent lieu de varangue, espace d’échanges et de travail artisanal. Cette architecture vernaculaire, longtemps considérée comme précaire, est aujourd’hui réévaluée pour ses qualités environnementales et sa sobriété en matériaux.
Les spécificités mauriciennes et rodriguaises dans l’habitat traditionnel
À l’île Maurice et à Rodrigues, l’habitat créole s’inscrit dans une histoire différente, marquée par la présence britannique après l’ère française. Les maisons coloniales mauriciennes, souvent construites en bois sur un soubassement en pierre de lave, se distinguent par leurs toits en tôle peinte, leurs avancées de toiture et leurs vérandas bordées de balustres tournés. La palette chromatique – façades pastel, menuiseries blanches, toitures colorées – contribue à l’esthétique singulière de ces paysages bâtis.
À Rodrigues, plus rurale et plus épargnée par l’urbanisation, les petites maisons créoles conservent une grande simplicité : plan rectangulaire, toiture à deux ou quatre pans, varangue étroite, bardage en planches peintes. Là encore, l’économie de moyens se conjugue avec une remarquable capacité d’adaptation aux vents et à la sécheresse relative de l’île. Les politiques récentes de valorisation du patrimoine mauricien et rodriguais encouragent la restauration de ces maisons, avec des aides financières et des guides de bonnes pratiques pour éviter des rénovations trop brutales en béton.
Adaptation bioclimatique et résilience face aux aléas cycloniques
Qu’ont en commun une case des hauts de Cilaos, une maison coloniale de Fort-de-France et un pavillon en bois de Port-Louis à Maurice ? Toutes ont été pensées, parfois intuitivement, comme de véritables « machines bioclimatiques » avant l’heure. Bien avant l’apparition des normes environnementales et des logiciels de simulation thermique, les bâtisseurs créoles ont développé des réponses fines aux contraintes du climat tropical et aux risques cycloniques.
Orientation par rapport aux vents dominants, gestion des débords de toiture, choix de matériaux légers mais résistants, multiplication des ouvertures protégées par des jalousies : autant de stratégies qui permettent de limiter les surchauffes, de favoriser la ventilation naturelle et de réduire les dégâts en cas de tempête. En architecture bioclimatique contemporaine, on redécouvre aujourd’hui ces principes, que l’on réinterprète avec des matériaux actuels (bardages ventilés, isolants biosourcés, menuiseries performantes) pour concevoir des « cases créoles contemporaines » plus sobres en énergie.
Face à l’intensification annoncée des phénomènes cycloniques liée au changement climatique, cette résilience historique de l’habitat créole devient une source d’inspiration majeure. Plutôt que de « bétonner » toujours davantage, nombre de projets expérimentent des structures bois renforcées, des toitures désolidarisées, des systèmes de fixation améliorés et des dispositifs de refuges intérieurs. La question n’est plus seulement de reconstruire après le cyclone, mais d’anticiper, comme l’ont fait pendant des siècles les charpentiers créoles, une manière d’habiter qui accepte et accompagne les forces de la nature au lieu de les nier.
Évolution contemporaine et patrimonialisation de l’habitat créole
À partir des années 1960, les territoires ultramarins connaissent une mutation rapide de leurs paysages bâtis. Urbanisation accélérée, développement du tourisme, essor du béton et des matériaux industriels transforment en profondeur l’architecture du quotidien. Les « cases béton » et les lotissements standardisés remplacent souvent les vieilles maisons en bois, jugées insalubres ou obsolètes. Mais parallèlement, un mouvement de patrimonialisation s’amorce : progressivement, on prend conscience de la valeur historique, culturelle et paysagère de l’habitat créole.
Les réglementations de l’architecte des bâtiments de france en zones protégées
Dans les centres anciens de Saint-Denis de La Réunion, de Saint-Pierre, de Fort-de-France ou de Pointe-à-Pitre, la protection du patrimoine passe par la création de secteurs sauvegardés, de sites patrimoniaux remarquables (SPR) ou de zones de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager (ZPPAUP). Dans ces périmètres, l’Architecte des Bâtiments de France (ABF) joue un rôle déterminant. Tout projet de construction, de démolition ou de transformation de façade y est soumis à son avis, parfois conforme.
Concrètement, cela signifie qu’un propriétaire ne peut pas remplacer à sa guise une toiture traditionnelle par une dalle béton visible, ni supprimer une varangue ou des lambrequins sans justification. Des prescriptions détaillées encadrent les matériaux de couverture, les couleurs de façades, la forme des menuiseries, voire la hauteur des clôtures. Si ces contraintes peuvent parfois sembler lourdes, elles visent à préserver la cohérence d’ensemble des paysages urbains créoles. Pour vous, porteur de projet, l’enjeu est d’anticiper ces exigences dès la conception, en vous entourant d’un architecte familier de ces réglementations.
La restauration des cases classées monument historique à Hell-Bourg et Grand-Îlet
Parmi les exemples les plus emblématiques de cette patrimonialisation, les villages de Hell-Bourg et Grand-Îlet, dans le cirque de Salazie à La Réunion, occupent une place à part. Classés parmi les « Plus Beaux Villages de France », ils concentrent un nombre remarquable de cases créoles traditionnelles, dont plusieurs sont aujourd’hui inscrites ou classées au titre des Monuments Historiques. Leur restauration, souvent menée avec le soutien de l’État, de la Région et du Parc national, illustre la complexité mais aussi la richesse de telles opérations.
Il s’agit en effet de concilier trois objectifs : respecter les techniques d’origine (charpente bois, bardeaux, lambrequins, varangues), améliorer le confort et la sécurité (structure parasismique, traitement anti-termites, isolation thermique) et permettre une utilisation contemporaine des lieux (gîtes, maisons d’hôtes, résidences principales). En visitant ces villages, vous pouvez observer comment les artisans ont su intégrer discrètement des réseaux électriques, des salles de bains modernes ou des chauffages d’appoint sans dénaturer la silhouette des cases ni leur atmosphère si particulière.
L’intégration des matériaux biosourcés et des normes RT DOM
Depuis 2016, la réglementation thermique spécifique aux départements d’outre-mer, dite RT DOM, impose des exigences de performance énergétique adaptées aux climats tropicaux. Elle incite notamment à limiter le recours à la climatisation et à privilégier les solutions passives : protections solaires, ventilation naturelle, inertie maîtrisée. Pour l’habitat créole, cette réglementation représente à la fois un défi et une opportunité. Comment respecter ces normes sans dénaturer l’architecture traditionnelle ?
La réponse passe en grande partie par l’intégration de matériaux biosourcés : isolants en fibre de bois, ouate de cellulose, chanvre, panneaux à base de bagasse de canne à sucre, etc. Ces produits offrent une bonne capacité de déphasage thermique, limitant les surchauffes diurnes sous toiture tout en laissant respirer les parois en bois. Combinés à des bardages ventilés, des persiennes performantes et des varangues bien dimensionnées, ils permettent d’atteindre un excellent confort d’été sans renier l’esthétique créole. On assiste ainsi, dans plusieurs îles, à l’émergence d’une nouvelle génération de « cases bioclimatiques » qui renouent avec l’esprit des constructions d’antan.
Les programmes de réhabilitation thermique dans les quartiers historiques
Au-delà des monuments les plus prestigieux, l’enjeu majeur réside dans la réhabilitation thermique du « petit patrimoine » créole : ces centaines de maisons modestes, souvent inoccupées ou dégradées, qui structurent encore les faubourgs et les bourgs anciens. Plusieurs collectivités ont lancé des programmes spécifiques, combinant aides financières, accompagnement technique et sensibilisation des habitants, pour encourager des rénovations respectueuses du patrimoine et performantes sur le plan énergétique.
Isolation des combles par l’intérieur, reprise des toitures avec ventilation sous couverture, traitement des menuiseries, création de brise-soleil en façade, réouverture de varangues murées pour améliorer la ventilation : autant d’actions concrètes qui permettent de réduire la facture énergétique tout en redonnant vie aux quartiers historiques. Pour les propriétaires, ces programmes représentent une occasion unique de valoriser leur bien, de bénéficier d’un confort accru et de participer à la transmission de l’architecture créole aux générations futures.
Défis de préservation et transmission du savoir-faire artisanal créole
Si l’on parle beaucoup de patrimoine bâti, on oublie parfois que la pérennité des cases créoles dépend aussi, et peut-être surtout, de la transmission des savoir-faire. Tailleur de bardeaux, charpentier formé aux assemblages traditionnels, ferronnier capable de restaurer un baro en fer forgé, menuisier rompu à la pose de jalousies : ces métiers sont aujourd’hui fragilisés par la standardisation des matériaux et des techniques. Dans certaines îles, on ne compte plus que quelques artisans maîtrisant encore la taille manuelle des bardeaux ou la restauration de lambrequins historiques.
Face à ce constat, des initiatives se multiplient : formations courtes à destination des jeunes, chantiers-écoles de restauration, labellisation d’artisans du patrimoine, création d’ateliers partagés. Pour vous qui envisagez de restaurer ou de construire une case créole, faire appel à ces compétences locales est un acte fort : vous soutenez une économie de proximité et contribuez à maintenir vivant un langage architectural unique au monde. À l’inverse, recourir exclusivement à des solutions standardisées, importées et déconnectées du contexte climatique risque d’appauvrir durablement l’identité des quartiers.
Préserver les cases créoles, ce n’est donc pas seulement conserver des façades pittoresques pour les cartes postales. C’est maintenir un mode d’habiter, une relation au climat, un art de vivre fait de varangues ombragées, de jardins créoles foisonnants et de bois finement travaillés. À l’heure où la transition écologique nous invite à repenser nos manières de construire, l’habitat créole offre une source d’inspiration précieuse : celle d’une architecture à la fois humble et sophistiquée, profondément ancrée dans son territoire et capable, depuis des siècles, de dialoguer avec les forces parfois redoutables des tropiques.